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Le mystère Picasso

Nu féminin, 1947, par Picasso
Pablo Picasso est un immense peintre, c'est acquis. Selon Guillaume Cerutti, ancien président de Sotheby's France et maintenant à la tête de Christie's, «[...] il est recherché comme un trophée, un nom familier, comme un artiste immense, par les collectionneurs du monde entier ». C'est l'archétype du peintre, c'est une expression populaire, c'est même une déclinaison de voiture pour une marque française. Ce n'est pas moins de 8 musées à son nom à travers le monde dont 3 pour la France. C'est même un projet astronomique. C'est le peintre des superlatifs.

Pablo Picasso c'est aussi mon incompréhension totale face à ses oeuvres. Selon moi, le succès universel de Picasso est un mystère total. Non pas que je n'aime pas, mais les œuvres de Picasso ne provoquent rien en moi. Pas même un battement de cœur. Justement, j'ai voulu en avoir le cœur net et suis allé au musée Picasso le plus proche : celui d'Antibes.
Accompagné de ma fille - à qui j'ai avoué mon indifférence totale à l'art de Picasso - je suis allé enquêter, voir de plus près le travail du maître puisqu'il se faisait appeler ainsi. Le musée Picasso ne dispose que de quelques œuvres, une vingtaine tout au plus. Cependant, avec les explications claires et le parcours assez didactique, j'ai pu un peu mieux comprendre la démarche de Pablo.

Le musée consacre une grande partie des salles à d'autres artistes du XXe siècle dont Arman, Nicolas de Stael... Il faut atteindre le dernier étage du musée pour découvrir la section Picasso. Et là surprise : "La joie de vivre" (1947) m'a interpellé. Ému serait beaucoup dire. Ce tableau d'après guerre mondiale évoque la légèreté, l'envie de vivre, le renouveau. Un centaure, deux chèvres, un faune et son diaule et au centre, une femme nue qui danse. Je n'ai pas trouvé les couleurs superbes, mais j'ai ressenti l'ambiance douce et apaisée qui règne à Antibes. Picasso a su là capter un esprit ou un moment.

Les autres œuvres, en revanche, ne m'ont pas fait vibrer. "Nature morte à la chouette et aux 3 oursins" est grossière. Picasso a dit "Quand j'étais enfant, je dessinais comme Raphaël mais il m'a fallu toute une vie pour apprendre à dessiner comme un enfant.". On peut dire que c'est réussi : on dirait vraiment un dessin d'enfant. L'intérêt que cela suscite aussi. Les essais sur fibrociment sont ce qu'ils sont : de simples ébauches. Les céramiques évoquent, à peu près mais de très loin, des oiseaux.

En poursuivant la visite, le musée offre à voir des dessins et essais de l'artiste. Ces dessins sont importants pour comprendre les recherches et les ratures de Picasso : tout déconstruire pour représenter avec des formes géométriques. Simplifier le propos, alléger la technique, géométriser l'idée. Ne pas représenter, évoquer. La démarche me plaît, mais pas le résultat. En cherchant à s'affranchir d'un académisme pluri-centenaire par la voie de la simplification, Picasso arrive au rudimentaire. Cette démarche, ce raisonnement, évoque un parallèle avec le dodécaphonisme (né à la même époque que le cubisme) mis au point par Arnold Schönberg qui ira donc de la "Nuit transfigurée" au "Pierrot lunaire". De même, si la démarche, l'idée, le système peut avoir un intérêt intellectuel, le résultat glisse sur l'âme sans la toucher.

Ma fille et moi arrivons enfin devant le nu féminin qui illustre ce billet. Elle tord la bouche de désapprobation. Je lui fait comprendre la démarche de Picasso : il déforme la perspective naturelle en nous donnant à voir 3 bords du lit (ce qui est impossible en réalité), il inscrit le corps féminin dans des formes géométriques, il divise le tableau lui-même à l'aide de polygones. "Oui, je comprends ce qu'il a voulu faire, mais au final je n'aime pas." Nous tombons d'accord.

L'ensemble de la visite m'a donné un goût d'inachevé ; sans doute est-ce caractéristique de cette courte période antiboise qui n'a pas été si fructueuse. La géométrisation et la simplification mise en place quasi systématiquement rendent les œuvres très plates mais surtout montrent vite leur limites : ça ne va pas bien loin. Picasso donne à voir un monde en 2 dimensions, sans profondeur ni relief ou si peu. Certes il cherche à représenter plusieurs dimensions de l'espace qui ne sont pas visibles normalement. Picasso peint vite, on sent la fulgurance du pinceau, mais donne le sentiment de bâcler le travail. On sent qu'il s'en fout pas mal : il y aura bien une andouille richissime pour trouver cela génial. Cet artiste bâcleur a ainsi trouver son truc, son style, son rythme de travail : privilégier la quantité à la qualité. Ainsi on ne dénombre pas moins de 50 000 œuvres qui lui sont attribuées.

J'ai voulu en avoir le cœur net, c'est mission accomplie : Picasso et moi sommes faits pour se comprendre, mais pas pour s'apprécier.