L'injonction au bien-être : l'overdose

  

Je me demande si nous ne nous sommes égarés à propos du bien-être. Entendons-nous bien, c'est un sujet qui me passionne et sur lequel j'écris et je publie. Pourtant, je me questionne : n'avons-nous pas perverti l'intention en la transformant en injonction ?

"TU DOIS TE SENTIR BIEN !"

J'ai presque envie de finir la phrase par "loser !". À force de voir partout les appels au bien-être, cela en devient stressant ou oppressant ! Cette notion de bien-être s’est peu à peu muée en une idéologie, voire en croyance collective selon laquelle le bien-être est une nécessité vitale, une vertu incontournable. Bilan : nous sommes passés de la recherche personnelle à la quête effrénée qui va impacter tous les domaines, le travail, le sport, les loisirs, le couple, la sexualité...

Le naufrage du bien-être

Même des domaines inattendus comme les ressources humaines s'intéressent depuis des années au bien-être du salarié en entreprise. C'est à mes yeux la pire des perversions : le bien-être devient un levier de productivité comme un autre. Des livres entiers vous expliquent qu'un salarié qui se sent bien au travail travaille mieux, est moins absent et, in fine, coûte moins cher à l'entreprise. Mettre en place le bien-être au travail est un investissement, un placement qui rapporte. Au final, ce genre de discours aura l'effet inverse car bien souvent l'idée centrale est de responsabiliser (et donc culpabiliser) les individus en leur rappelant que leur résultat, confondu avec leur bonheur en entreprise, ne dépend que d’eux. L'entreprise se dédouane alors de tout environnement toxique : le stress y est considéré comme une affaire personnelle (donc celle du salarié) et non systémique.

Être heureux, tu dois

Au-delà de l'entreprise, c'est toute la sphère médiatique, magazines, webzines, émissions et réseaux sociaux qui multiplie les injonctions au bien-être, diabolisant le pessimisme, l’insatisfaction, la tristesse considérés comme des fautes morales. Les winners se sentent bien, les losers se sentent mal. Une dichotomie simpliste de dessin animé qui met à mal un authentique discours sur le bien-être.

Les réseaux sociaux - Instagram en tête - ont en plus un effet de loupe : "regarde-moi comme, MOI, je vis bien, JE me préoccupe de MON bien-être. JE deviens ton exemple. Envie-moi". Là encore, le bien-être devient un discours éminemment narcissique. Consultez donc les profils des trop nombreux coach en bien-être et en sport qui pullulent sur Instagram.

Confondre bonheur et bien-être

On ne parle plus de bonheur tel quel - inséparable d'une dimension collective - et on le confond avec le bien-être, tellement plus simple à décrire puisqu'il est une démarche individuelle. Ainsi confondu et renommé, le bonheur n'est plus lié à notre destin, mais il se plie à notre volonté. Et on citera à tous de bras cette phrase attribuée à Voltaire : 

"J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé". 

Le bonheur serait donc le résultat d'une parfaite maîtrise de soi, de notre force intérieure, il s'enseignerait et s'apprendrait ? Là encore, nous sommes face à un discours toxique qui pousse à une dictature de l'optimisme, par et pour l'individu et pour lui seul (grande victoire de l'ego !) qui sera indéfiniment responsable si l'objectif n'est pas atteint.

Et maintenant, on fait quoi ?

Dans ce brouhaha qui mélange tout, qui nous promet tout et n'importe quoi, il est grand temps d'essayer de voir un peu plus clair et de faire le tri.

Le bien-être est une démarche qui naît de soi pour soi

Personne d'autre que vous-même n'a à vous demander d'être heureux et de vous sentir bien. De plus, cette démarche est pour vous et non pour votre couple, votre entreprise, vos enfants, etc. Que les choses se passent mieux quand vous vous sentez bien, c'est super, mais ce n'est qu'une conséquence et non un but en soi.

On fait le tri

Dès que vous lisez: "les secrets du bien-être" ou "faites comme moi pour votre bien-être" ou "conseils bien-être", "well-being coaching" un seul conseil, jetez ! De même, à 100€ la séance de méditation pour vous aligner les chakras, vous serez soulagés de 100€, c'est tout. 

Les praticiens du bien-être sont nombreux et il est difficile de débusquer les charlatans. Pourtant, certains font très bien leur travail et vous propose un vrai accompagnement dans votre démarche. Une séance oscille entre 40 et 60 euros de l'heure. Nul besoin de le voir 10 fois. Sans doute que une ou deux séances suffiront pour vous lancez dans votre démarche de bien-être. Visez surtout votre autonomie en la matière, votre bien-être ne dépend pas de votre praticien. Une dernière chose : évitez les discours orientalisants - à moins que vous n'en ayez envie - qui visent trop  à emballer une faible compétence dans un galimatias spirituel.

Le bien-être n'est pas le bonheur

Le but du bien-être est dans le mot lui-même : que vous vous sentiez bien au quotidien, ce qui est différent que d'être heureux. Le bonheur est plus profond, plus vaste, englobe travail, parcours personnel, couple, et projets ou envies. Dans le bonheur, il y a les autres, on ne maîtrise pas tout. En revanche, je pourrais presque dire que le bien-être est la première étape à mon bonheur. Si le bien-être est à ma portée, le bonheur est plutôt un cadeau que je reçois ou pas. C'est là toute la différence : le bien-être que je suis capable de mettre en place me prépare au bonheur, me rend prêt-e à être heureux-se. 

Il n'y a pas de recette du bien-être

Elle est propre à chacun-e et c'est d'ailleurs le sujet principal de la quête du bien-être : "qu'est-ce qu'il me faut pour que je me sente bien au quotidien ?". Parmi les ingrédients, on retrouve très souvent 

  • équilibrer son alimentation (incluant maîtriser sa consommation d'alcool)
  • faire un peu de sport ou une activité physique
  • passer du temps au milieu de la nature
  • consacrer du temps aux loisirs, aux passions, aux évasions
  • consacrer du temps à la solidarité, aux autres, au don de soi
  • s'ouvrir à la spiritualité et 
  • respecter ou faire respecter son intimité que je différencie de la solitude. La solitude, c'est être seul-e voire vivre seul-e. L'intimité, c'est du temps à soi pour soi, seul-e, avant de retrouver les siens.
Chacun cherche, tâtonne et développe sa propre recette, trouve les éléments qui doivent être présents dans son quotidien et qui font dire : "Je me sens bien, c'est une bonne journée". Chacun trouve aussi les éléments qui doivent disparaître du quotidien ! Cette recette évolue aussi en fonction de la vie, de l'âge, des épreuves mais aussi plus simplement des goûts qui changent.

Se sentir bien dans son quotidien, dans son organisation de vie : voilà le but du bien-être. Il n'y a pas d'autre but que celui-là ; c'est le seul. Et comme le quotidien ou plutôt la gestion du quotidien est propre à chacun-e, il ne peut pas y avoir de recette universelle, et donc il ne doit pas y avoir d'injonction.

Personne n'a à vous ordonner d'être bien dans votre vie.
C'est une route à emprunter par vous et pour vous, au moment où vous le sentez intérieurement. Et là seulement vous pourrez faire la plus belle rencontre de votre vie : celle avec vous-même.