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| La liberté guidant le peuple, Eugène Delacroix, 1830 |
Ce billet est un cri, un appel à nous réveiller. Car la République n’est pas un régime, c’est un combat. Et ce combat, nous l’avons oublié.
1. La monarchie républicaine : un roi sans couronne, mais toujours tout-puissant
La Ve République, avec son président élu au suffrage universel direct, a instauré ce que Maurice Duverger appelait une « monarchie républicaine » : un système où le chef de l’État incarne une autorité quasi royale, concentrant entre ses mains un pouvoir démesuré, bien au-delà de ce que prévoient les textes. Comme l’écrivait François Mitterrand en 1964, sous de Gaulle, « c’est une monarchie absolue » — et depuis, chaque président a perpétué cette tradition, transformant l’Élysée en un nouveau Versailles.La Constitution de 1958, taillée sur mesure pour le Général, a été conçue pour éviter l’instabilité des régimes précédents. Mais elle a aussi créé une sorte de « monarque temporaire », un chef qui, comme le soulignait Léon Blum, doit être identifiable pour que les électeurs puissent le « récompenser ou le sanctionner ». Sauf que, dans les faits, le président français gouverne souvent comme un souverain, au-dessus des partis, des contre-pouvoirs, et même, parfois, des lois. En 2005, le référendum sur la constitution européenne avait largement rejeté la proposition ; cela n'a pas empêché l'adoption - sans référendum - du traité de Lisbonne en 2008. Le quinquennat, loin de démocratiser le régime, a renforcé cette tendance : le président est désormais à la fois chef de l’État, chef de l’exécutif, et, dans les faits, chef de la majorité parlementaire. La « monarchie républicaine » n’est plus une métaphore, c’est une réalité institutionnelle.
Et nous, citoyens, nous avons accepté ce glissement. Nous avons troqué la guillotine contre les urnes, mais nous avons oublié que la souveraineté, selon l’article 3 de notre Constitution, « appartient au peuple » — et non à un homme, fût-il élu. Autrement dit : nous détenons le pouvoir, le président n'en est que le mandataire.
2. Le spectacle permanent : comment nous rendre passifs et complices
Guy Debord, dans La Société du spectacle (1967), dénonçait déjà « l’accumulation des spectacles » comme « la forme la plus avancée de la marchandise ». Aujourd’hui, cette prophétie est une réalité. Les réseaux sociaux, les émissions de télé-réalité, et les influenceurs ont remplacé les fêtes versaillaises. Le citoyen, ex-acteur politique, est devenu un consommateur passif, noyé dans un flux continu de distractions. « Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images », écrivait Debord. Ce rapport social est désormais dominé par une poignée de plateformes devenues plus puissantes que des Etats (Netflix, TikTok, Meta) qui captent l’attention et vident la démocratie de sa substance.
Nous vivons dans une société où l’on nous vend du rêve à crédit — littéralement. Les influenceurs étalent leur richesse, les médias nous abreuvent de divertissement, et les débats politiques se résument à des joutes télévisées ultra-clivantes où la forme - et le spectacle ! - priment sur le fond. Pendant ce temps, les vraies décisions se prennent dans l’ombre, entre oligarques et lobbies. Comme l’écrit Hervé Kempf, « il est vital pour l’oligarchie de maintenir la fiction d’une démocratie » — et le spectacle est l’outil parfait pour y parvenir.
Résultat ? Nous sommes devenus des spectateurs, pas des acteurs. Aucune révolte majeure ne secoue le pays (quand elle n'est pas écrasée par des violences inouïes et illégales, comme durant l'épisode des gilets jaunes). Pourquoi ? Parce que, comme l’explique le philosophe Bernard Stiegler, « le capitalisme cognitif a réussi à transformer la colère en résignation, et la résignation en consommation » (Stiegler, Dans la disruption, 2016). Le peuple, endormi par le spectacle et paralysé par la peur de la violence, ne conteste plus. Il « like » et passe à autre chose.
3. L’urgence écologique : le révélateur de notre servitude volontaire
L’oligarchie qui nous gouverne a une obsession : maintenir son pouvoir et ses privilèges. Pour cela, elle a besoin que nous continuions à croire au mythe de la croissance infinie, que nous acceptions les inégalités comme une fatalité, et que nous détournions le regard des catastrophes écologiques qui s’annoncent. Comme le souligne Hervé Kempf, « la question écologique est toujours minorée, car elle remet en cause le dogme de la croissance et, avec lui, les fondements du système oligarchique ».Pourtant, les chiffres sont là : la part du patrimoine national détenue par les 1 % des Français les plus riches est passée de 16 % en 1984 à 24 % en 2022. De plus, ils émettent autant de CO2 que les 50 % les plus pauvres. Les multinationales dépensent des milliards en lobbying pour bloquer toute régulation écologique (voir ce qui s'est passé récemment pour la loi européenne Omnibus1) . En France, "les subventions aux énergies fossiles en France pèsent encore 13 milliards d'euros" souligne Jean-François Soussana, le président du HCC. Et nos dirigeants, plutôt que d’affronter ces réalités, préfèrent nous parler de « transition verte » ou de « croissance durable » — des oxymores creux qui permettent surtout de ne rien changer.
La Constitution de 1958, dans son préambule, proclame l’attachement de la France aux « principes de la souveraineté nationale » et aux « droits de l’homme ». Elle intègre même, depuis 2004, la Charte de l’environnement. Mais à quoi servent ces beaux principes si le peuple, souverain en théorie, reste endormi en pratique ? Si nous laissons une poignée d’individus décider de notre avenir commun, au mépris des urgences sociales et écologiques ?
Conclusion : et si nous redevenions révolutionnaires ?
La Révolution française nous a légué un idéal : celui d’une République où le peuple est souverain, où les privilèges sont abolis, où la justice sociale et l’intérêt général priment sur les intérêts particuliers. Pourtant, nous avons laissé cet idéal se corrompre. Nous avons accepté une République monarchique, un peuple spectateur, une oligarchie toute-puissante.L’Europe, née des cendres de la Seconde Guerre mondiale, devait être un rempart contre les nationalismes et les inégalités. Pourtant, elle est devenue l’instrument de l’oligarchie. Les traités européens, comme le TSCG (Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance), ont imposé une austérité brutale, creusant les écarts sociaux. La Banque centrale européenne, indépendante des peuples, sert d’abord les marchés financiers. Résultat : les injustices s’accumulent, et l’Europe se conteste elle-même, comme en témoignent la montée des extrêmes et le Brexit.
La France, berceau des droits de l’homme, doit retrouver son âme républicaine. Cela passe par une refonte de nos institutions, une fiscalité redistributive, une transition écologique radicale et une justice sociale inamovible. « Un peuple qui ne se gouverne pas lui-même est un peuple asservi », rappelait Jean Jaurès. À nous de choisir : rester les sujets d’une monarchie déguisée, ou redevenir les citoyens souverains de 1789.
La question n’est pas de savoir si nous allons nous réveiller. Mais quand. Et comment redevenir acteurs de notre histoire.
