Je dois vous avouer que je jalouse celles et ceux qui vivent pleinement, comme habités par la joie. Dans mon imaginaire et sans doute aussi dans le vôtre, l'existence est un chemin de souffrance (une "tartine de merde qu'il faut savoir bouffer" m'a-t-on dit un jour... beau programme), qui mérite abnégation et sens du sacrifice. Et notre culture , très imprégnée par la religion chrétienne, nous murmure que la souffrance peut être rédemptrice... Pourtant, ces "pleinement vivants" contredisent tout cela et continuent de me fasciner tant ils sont guidés par leur plaisir et leur joie. C'est là que Spinoza vient gentiment s'immiscer pour nous suggérer que nous nous sommes trompés, et ce depuis le début.
Ce philosophe du XVIIᵉ siècle nous offre une vision capable de transformer notre rapport au monde. Pour lui, l'humain n'est pas au-dessus de la nature (comme le livre de la Genèse pousserait à le faire croire), mais il en fait pleinement partie. Nos émotions - notre plaisir - ne sont pas des caprices mais des boussoles vitales.
Son intuition est d'une simplicité foudroyante : la joie est un accroissement de notre puissance d'être et la tristesse en est le déclin. Dit autrement : ce que nous ressentons à l'instant T nous indique si nous naviguons dans le courant de notre vie ou si nous forçons contre lui. Notre murmure intérieur en sait plus que n'importe quel plan de vie tout tracé.
Le plaisir ne se chasse pas, il se cultive
Pour Spinoza, le plaisir n'est pas une quête, ou un gibier à chasser, mais une fleur qui s'épanouit quand le terreau est fertile. Nous ne pouvons nous forcer à aimer un instant, mais nous pouvons créer le contexte où l'amour de cet instant devient possible.
Une bonne journée de m**de nous attend ? Changeons la lumière, entourons-nous de présences bienveillantes, choisissons un moment où notre âme puisse se reposer, se ressourcer. Le sourire qui naîtra alors n'est pas magie ; c'est la conséquence logique d'avoir permis à la joie d'éclore. La joie la plus stable naît de la connaissance de soi : mieux nous nous écoutons et nous comprenons notre propre musique, mieux nous orchestrons nos jours et offrons plus de place à la paix (intérieure).
La joie comme boussole de l'existence
Dans notre culture chrétienne (oui, encore), le plaisir passe souvent pour un luxe suspect : "Si c'est trop agréable, c'est que ce n'est pas sérieux". Spinoza renverse la logique : au contraire, la joie est l'indicateur suprême de justesse. Il faut s'y fier !
L'envie de se lever, la curiosité éveillée face à l'inconnu, le plaisir même au cœur de l'effort : voilà les signes que nous sommes en expansion, non en "facilité". Le plaisir n'est pas l'ennemi de la discipline ; il en est le moteur, fiable, durable et profondément rationnel. Il crée ce cercle vertueux où l'action nourrit le désir, qui lui-même appelle l'action. Inutile de se martyriser pour grandir ; il suffit que notre désir avance avec nous.
La discipline comme élan, non comme violence
Spinoza pose une question radicale : qu'est-ce qui augmente notre puissance d'agir sur la durée ?
La véritable discipline est une régularité qui nourrit, un cadre qui apaise et donc un élan que l'on s'offre chaque matin. C'est une discipline joyeuse, jamais punitive. Ne confondons pas plaisir et confort : une journée grise peut être joyeuse si elle s'accorde à notre désir profond d'avancer. Le plaisir n'est pas l'absence de douleur, c'est l'harmonie parfaite entre notre effort et notre élan vital.
Les fausses joies
Néanmoins, pour Spinoza toutes les joies ne se valent pas. Certaines nous élèvent, d'autres nous enchaînent. Les "passions tristes" sont ces plaisirs trompeurs que l'on subit plus qu'on ne les choisit : la satisfaction éphémère de surpasser autrui ou de se surpasser pour mieux dépasser l'autre, l'ego satisfait par un objectif imposé (par les réseaux sociaux, par exemple), voire s'abrutir l'esprit pour fuir un chagrin.
Cela ressemble à du plaisir, mais c'est réactif, non actif. Cela nous fait tourner en rond au lieu de nous construire. La vraie joie, celle de Spinoza, nous rend plus libre, plus autonome, plus lucide. Elle nourrit notre désir profond, non notre ego blessé.
Élargir son territoire intérieur
On nous répète sans cesse : « Sors de ta zone de confort ! ». Et si la sagesse invitait à l'inverse ? La puissance humaine se révèle dans la joie. La zone de confort n'est pas un marais de paresse, mais un espace de maîtrise vivante.
Lorsque nous sommes en flux (voir le concept de flux développé par le psychologue Mihály Csíkszentmihályi, dont je ne sais toujours pas prononcer le nom), quand tout s'enchaîne avec naturel, quand le corps et l'esprit s'accordent, nous ne stagnons pas : nous grandissons, oui, même nous les adultes. Je refuse de réserver le mot "grandir" uniquement aux enfants.
L'enjeu n'est pas de fuir ce sanctuaire, mais d'en repousser les murs. Chaque épreuve que nous apprivoisons avec joie agrandit notre territoire intérieur. Plus notre zone de confort s'étend, plus notre liberté s'élève.
La joie est la preuve
Spinoza l'affirmait : « La joie est le signe d'un passage vers une plus grande perfection. » Est-ce là le sens ultime de l'existence ? Non pas seulement performer, non pas souffrir pour progresser, mais augmenter notre puissance d'être. Devenir plus vivant, plus conscient, plus aligné, plus capable de ressentir. Ca fait rêver, hein ?
Chaque instant devient alors un acte philosophique, une manière d'harmoniser ce que notre cœur veut vivre et ce que notre esprit est prêt à accueillir. La joie n'est ni un bonus, ni une simple récompense, c'est notre boussole intérieure. La preuve que nous sommes sur le bon chemin.
Alors, marchons avec curiosité, avec lucidité… et peut-être même avec un peu de Spinoza dans le pas.
